
Vendredi 25 juillet. Sahara Occidental. Dakhla. Le passage obligé pour tout routard qui souhaite rentrer en Mauritanie depuis le Maroc. Une ville nichée dans une presqu'île paradisiaque où seuls quelques véliplanchistes et kite-surfeurs courageux viennent assouvir leur passion. Le reste se contente de chercher un moyen de traverser la frontière au plus vite. Ici, c'est un peu comme le Poitou. Mais sans les vaches et avec un peu plus de sable. En effet, même le sacro-saint Guide du Routard n'a pas trouvé de quoi satisfaire les curieux plus d'une journée.
Arrivés en fin d'après midi après 24h de bus, nous prévoyons de quitter la ville le lendemain à l'aube afin de rejoindre Nouakchott dans la soirée. Aussi, peu de chances pour nous de croiser des footeux dans un laps de temps si court. Pourtant, après seulement une heure dans cette charmante cité, nous rencontrons un drôle de personnage, Aziz, qui va se révéler être notre guide pendant notre bref séjour à Dakhla. Comme tout marocain qui se respecte, Aziz, la cinquantaine bien tassée, moustache à la Magnum et regard malicieux, se trouve être un fin connaisseur de football. Le temps d'une visite chez le barbier (où trône fièrement un poster géant de Barcelone 2006-07), d'un petit tour au cybercafé (affiche du rival madrilène version « galactiques ») et notre nouvel ami téléphone à son fils pour improviser un match franco-marocain. Sans hésitation, le rejeton accepte mais demande juste un moment pour réunir ses acolytes.
A peine le temps de se changer et nous voilà assis dans l'arrière salle d'une agence immobilière en compagnie d'Aziz, d'un douanier et du patron de ladite agence. Atmosphère enfumée, fruits secs et gnole artisanale, notre projet devient vite le centre de la conversation. Et pour cause, le douanier (moustachu, tout comme Aziz et Tom Selleck) fut gardien de but en première division marocaine. Surpris que nous ne soyons pas passés par Casablanca, il nous suggère de faire machine arrière pour constater la ferveur des supporters du Raja… La discussion s'anime et les minutes filent. Il est minuit passé lorsque Saïd, le fils de notre guide (17 ans et duvet naissant, sur les traces de son père), pointe le bout de son nez, accompagné d'un gamin qui se révèle être son jeune frère. L'estomac vide et l'œil hagard, nous les suivons dans les rues vides de Dakhla.
Petit à petit, notre modeste troupe s'étoffe : tous les 50 mètres, un adolescent supplémentaire vient compléter notre étrange cortège. Huit personnes plus tard, soit 400 mètres pour être précis, nous faisons halte devant ce qui va nous servir de terrain. Une simple rue bordée par une mosquée et un stade de football (évidemment fermé à cette heure plus que tardive). Après que chacun ait déposé sa mise (Saïd et ses compères mettent systématiquement une petite somme en jeu), nous commençons une partie à six contre six, éclairés par la lueur blafarde de l'unique lampadaire en état de marche. Très vite, nous constatons que ce sommet du football ne fera pas l'apologie du jeu collectif, chacun des jeunes Marocains essayant de dribbler la totalité de l'équipe adverse, celle-ci répliquant par une pluie de coups de pied chargée de testostérone. De temps en temps, une voiture surgit dans la nuit (tel Zorro mais sans la moustache) et manque d'envoyer valdinguer nos cages rudimentaires. Dans ces conditions, nous, Français, errons sur le terrain, têtes d'ahuris et langues pendouillantes, à la recherche d'un second souffle qui ne viendra pas. Le match est serré et tendu : 1-0 après 30 minutes de jeu… Et déjà deux échauffourées provoquées par des interventions musclées. Sur le trottoir, les remplaçants trépignent d'impatience, attendant bruyamment qu'un joueur montre des signes de fatigue.
Pour leur plus grand bonheur, Thomas et Aurélien quittent successivement la partie, harassés par le voyage (et quelque peu blasés par la qualité de jeu). Bien décidé à toucher la balle un peu plus de cinq fois, je reste courageusement sur le bitume, et ce malgré quelques pertes de balle peu glorieuses (causées bien évidemment par le manque de visibilité). Mon équipe, menée d'une main de fer par Saïd, finit par remporter la première manche 3-1. L'horloge marque 2 heures du matin… Entre temps, le banc des remplaçants a été complété par un junkie très jovial, défoncé à la colle mais néanmoins fort aimable. Chaussé de bottes en plastique un peu grotesques, il observe Aurélien qui s'échine à prendre des photos et, ponctuellement, beugle joyeusement des encouragements destinés indifféremment aux deux équipes.
La seconde manche débute sous les yeux fatigués de mes deux compères. Toute aussi serrée, elle se révèle aussi beaucoup plus disputée. Ainsi, les engueulades et les débuts de bagarre s'enchainent, au plus grand plaisir de notre junkie botté. Coté français, ces multiples interruptions, incompréhensibles puisqu'en version originale, finissent par avoir raison de nos nerfs fatigués. Imitant nos homologues marocains, nous débutons une petite querelle qui, dans la cacophonie ambiante, passe inaperçue. 2h30 : le score est bloqué à 2-2. Le match s'éternise, aucune des deux équipes n'arrive à prendre le dessus et les visages commencent à montrer des signes de fatigue. Pourtant, pas question de se quitter sur ce résultat, la somme en jeu (240 dirhams, environ 21 euros) maintient la motivation des adolescents. Ahmed, mon coéquipier, regard sombre et maillot barcelonais floqué au nom de Thierry Henry, m'exhorte d'une tape virile à continuer, au grand dam de Thomas et Aurélien. 3h12 : nouveau joueur à terre, nouvelle interruption, énième engueulade. Certains Marocains, lassés, commencent à retirer leurs crampons tandis que d'autres prennent leur mal en patience et discutent tranquillement, attendant que les esprits se calment.
De notre coté, nous décidons qu'il est temps de s'éclipser. Après avoir essuyé le regard désapprobateur d'Ahmed, je salue Saïd et le remercie chaudement pour cette partie pour le moins originale. Aurélien et Thomas ont déjà pris quelques mètres d'avance. Aussi, je les rejoins en trottinant, pas mécontent à l'idée de retrouver mon lit. D'une démarche lourde et pesante, nous regagnons silencieusement notre hôtel, parcourant des rues désertiques (sic) et fuligineuses. Sous les halos blafards qui ponctuent notre trajet, je songe au dicton qui colle à cette drôle de ville : « Dakhla, pas de bla-bla ! ». A entendre les éclats de voix lointains de mes fugaces coéquipiers, probablement une nouvelle engueulade stérile interrompant le match, je me dis que la jeunesse de la cité n'a surement jamais entendu parler de cet adage…

Démarrage
Favoris











