Ludovic Bonnet
Il y a 4 semaines

Alan Roura : le Vendée Globe, tellement dur, tellement bon !

Plus jeune marin de l’Histoire à participer au Vendée Globe en 2016, Alan Roura remet le couvert en 2020.

Mais qu’est-ce qui peut pousser un jeune homme de 27 ans à se fourrer dans une telle galère ? On a pu en discuter longuement à quelques semaines du départ du mythique tour du monde à la voile en solitaire. Attention, cette interview recèle quelques pépites !

Faut-il être fou pour faire le Vendée Globe ?

Même si vous n’êtes pas un expert de la voile, vous avez forcément déjà entendu parler du Vendée Globe. Créée en 1989, cette course à la voile se déroule tous les quatre ans, au départ des Sables d’Olonne en Vendée.

Plus ou moins inspirée de l’oeuvre de Jules Verne, cette course à la voile autour du monde s’effectue en solitaire, sans escale et sans assistance. Et exclusivement sur des voiliers monocoques (des IMOCA de 60 pieds).

Le tour du monde en moins de 80 jours

Source : isabellejoschke.com

Premier vainqueur de l’épreuve en 1990, Titouan Lamazou avait bouclé son tour du monde en un peu plus de 109 jours. Lors de la dernière édition, en 2016, il en avait fallu 35 de moins (74 j 03 h 35 min 46 s, record actuel !) à Armel Le Cléac’h… Mais comment peut-on passer plus de 2 mois seul en mer sur un aussi “petit” bateau ?

Cette question, je l’avais posée, il y a quelques mois, à Romain Attanasio, en marge d’une autre course en solitaire, la Route du Rhum. Il m’avait dit qu’il fallait sans doute être un peu “fou”, mais que ça ne s’expliquait pas. L’appel du grand large sans doute !

Alan Roura, plus jeune concurrent du Vendée Globe

Aujourd’hui, c’est avec l’un de ses confrères, le Suisse Alan Roura, que j’ai essayé de comprendre comment on pouvait se décider à participer à une course comme le Vendée Globe.

Né le 26 février 1993, il était devenu le plus jeune concurrent de l’histoire du “Vendée” en 2016 (terminant à la 12e place, devant un certain… Romain Attanasio, classé lui 15e). Le 8 novembre 2020, il s’apprête à reprendre la mer à la barre de son monocoque La Fabrique.

Alors, je me repose la question : qu’est-ce qui pousse les hommes à retourner en mer sur le Vendée Globe après y avoir goûté une première fois ? Comment peut-on se préparer (physiquement et mentalement) à une telle épreuve ? Les réponses d’Alan Roura vont confirmer ce que je pensais : il faut être “fou” pour subir ça !

Notre interview d’Alan Roura

Masculin.com : Bonjour Alan ! Skipper et Suisse, ça paraît presque antinomique. Comment es-tu venu à la voile ?
Alan Roura : Eh ben, déjà, le peuple suisse est un peuple de navigateurs ! En fait, j’ai des parents un peu foufous (ah, c’est bien ce que je disais, ndlr) qui voulaient à tout prix voyager en bateau. Aussi, quand j’avais 8 ans, ils ont décidé qu’on allait partir faire le tour du monde. Finalement, ça a duré 11 ans ! Donc forcément, j’ai baigné dans ce milieu là pendant toute ma jeunesse.

A l’issue de ce voyage, finalement, la course au large est devenue comme un “rêve de gosse”. Je suis rentré, j’avais 19 ans, je me suis lancé dans la Mini Transat, ma première course, puis après ça s’est enchaîné… C’était vraiment chouette !

Mais de la simple course à la voile à la course en solitaire, il y a encore un sacré “gap“, non ?
Oui, c’est vrai ! En fait, j’adore les gens, hein, mais j’aime être solitaire. Ca fait rêver quand on est gosse. On voit toutes ces images, le Vendée Globe, des marins qui partent affronter la force de la nature qu’est l’océan, sur des bateaux qui sont des machines de guerre.

C’est vrai que ça m’a toujours botté, et il n’y a pas vraiment d’autres courses aussi importantes que celles qui se font en solitaire. Donc le choix était vite fait !

Et du coup, tu as participé à ton premier Vendée Globe en 2016, où tu es devenu à 23 ans le plus jeune marin de l’histoire sur la ligne de départ. Qu’en as-tu retenu ? Qu’est-ce que ça t’a apporté ?
Le Vendée Globe, j’y connaissais pas grand-chose à cette course. Enfin, si, j’avais beaucoup suivi, mais on ne sait pas à quoi s’attendre quand on fait une telle course. Du coup, clairement, je n’étais pas prêt !

Après, j’ai eu la chance de pouvoir voir tout ce que j’attendais, de vivre tout ce que j’espérais pendant la course. Je suis rentré avec la banane, parce que c’était tout à fait ça, tout ce que j’avais imaginé.

Maintenant, c’est une aventure inexplicable, tellement c’est dur, engageant, que ce soit physiquement ou mentalement… La préparation en amont, ce qu’on acquiert pendant la course, tout ça me fait dire qu’on n’est jamais prêt pour ce genre d’événement. Je ne sais pas comment expliquer, mais… Non, c’est inexplicable.

Aujourd’hui, tu as 4 ans de plus, de l’expérience : quelles différences fais-tu avec ton premier Vendée Globe ? Comment abordes-tu la course ?
Clairement, je suis mieux préparé, j’y vais pour faire une jolie performance, ce qui n’était pas le cas à l’époque.

Je n’ai pas envie de vivre sur un acquis, en disant “je l’ai fait, c’était facile” (ce qui d’ailleurs n’est pas le cas, ce n’est pas facile du tout !). J’y retourne comme si c’était la première fois. Je pense que c’est la meilleure manière de faire, parce que c’est tellement… comment dire, tellement dur, que j’y vais à reculons, avec la boule au ventre !

Mais c’est aussi pour ça que j’y retourne, c’est quelque chose qu’on vit qu’une fois dans sa vie normalement, et finalement, là, je vais le vivre une deuxième fois. Et même si on l’a déjà fait, ce sera jamais la même course. Donc on la vit à nouveau comme si c’était une nouvelle course.

C’est sûr que vous dépendez beaucoup de la météo et qu’à ce niveau-là, c’est dur de prévoir ou d’avoir deux fois les mêmes conditions…
Oui, c’est clair que c’est ingérable. D’une édition à l’autre, ça peut être tellement différent… Et puis même le bateau n’est pas toujours le même, ni les concurrents. J’ai déjà fait 3 fois la Transat Jacques Vabre, mais je n’ai jamais vécu la même course. Mais c’est cool, hein, on ne s’ennuie pas !

Au début, je me demandais pourquoi certains skippers refaisaient encore et encore le Vendée Globe. C’est lourd, quand même, comme projet. Et en fait, je me dis qu’ils ont peut-être raison, ouais, on a envie d’y retourner…

Il faut être maso, non ?
Oui, oui, un petit peu, je crois ! (rires)

Tu parlais de performance ; tu t’es fixé des objectifs ? Descendre sous les 100 jours ? Finir à une belle place ?
Le classement, c’est toujours hyper dur à dire. L’objectif, clairement, c’est de faire moins de 80 jours. Ca fait un bel écart (Alan Roura avait parcouru son premier Vendée Globe en 105 jours, ndlr), mais le bateau en est capable, le duo homme/bateau peut bien matcher. Donc, le classement suivra, je l’espère…

Au-delà des qualités du bonhomme, c’est vrai que le matériel est important. Peux-tu nous parler de ton bateau, La Fabrique ?
On a racheté un bateau d’ancienne génération (de 2007) en 2017, parce qu’il avait bien marché à l’époque, il était fiable. On n’avait pas le budget pour un bateau neuf, mais l’objectif n’était pas pour autant d’acheter un bateau pas cher.

L’idée, c’était de remettre à neuf un vieux bateau, ça nous faisait apprendre beaucoup de choses, parce qu’il y avait tout un tas de modifications à apporter. Et pour le coup, on lui a apporté énormément (mais vraiment énormément) de modifications. On a ajouté des foils (ces appendices qui permettent de faire “voler” le bateau), on a modifié le cockpit, la structure, le plan de voilure… il ne reste plus grand-chose du bateau d’origine.

Aujourd’hui, on a un bateau qui marche bien, mais on a dû travailler à mort pour être prêt pour cette course.

Tu dis toujours “on” ou “nous”, alors qu’on a toujours l’image du marin en solitaire. Qui est ce “nous”, cette équipe qui t’entoure ?
Pour le projet, il y a une équipe technique, la communication, la gestion d’entreprise… bref, on est 6 personnes à plein temps, et jusqu’à 10 personnes environ en période de chantier.

Donc, on peut croire que c’est qu’une histoire entre un marin et un bateau, mais pas du tout : il y a toute une équipe derrière, c’est une vraie entreprise !

A côté de ça, quelles doivent être les qualités humaines pour faire un Tour du monde ?
Le mental joue certes énormément. Maintenant, c’est ce que je dis souvent : comment peut-on se préparer à une telle aventure sans l’avoir fait ? Tu peux jamais être prêt à passer autant de jours tout seul en mer, avec le stress, la fatigue… Tu tentes, tu vois si t’es capable de le faire ou pas. Tu apprends sur le tas, quoi.

Mais il n’y a pas des fois où on trouve le temps un peu long pendant la course ?
On n’a pas trop le temps de s’ennuyer, en fait. On aimerait se poser, être cool, mais en fait, non. C’est assez dingue, parce que si on arrive à avoir 2h de calme par 24h, on est content ! C’est long !

Et comment ça se passe au retour ? On doit être épuisé, du coup ?
Je pense qu’on ne se remet jamais à 100% d’une telle course. La reprise physique, pour remarcher normalement. Il faut imaginer que le bateau fait certes 10m de long, mais l’espace vital, lui, fait 4m². Donc pendant tout ce temps, on ne marche pas beaucoup, ça tangue…

Moi, j’ai mis 3 mois à remarcher correctement, à me sentir… bien, à être plus à l’aise avec mon corps. Du coup, il peut y avoir une rechute mentale au retour, il faut vite rebondir.

C’est là que c’est important d’être bien accompagné, j’imagine.
Oui, c’est ça ! Après, ça dépend un peu des gens. Moi, j’ai eu la chance de repartir directement après le premier Vendée Globe, mais je sais que pour d’autres marins, ça se passe pas comme ça. Tu les vois au fond du trou… Non, vraiment, c’est très long à se remettre, c’est interminable.

Mais physiquement, à quoi ressemble la préparation d’un marin ?
J’essaie de bien dormir avant de partir, faire des réserves de sommeil.
La préparation physique est importante, car les bateaux sont de plus en plus durs, il faut les tenir.
Aujourd’hui, on a des bateaux qui sont plus légers et faciles à utiliser, mais au niveau des chocs, on en bave vraiment. Comme ils vont plus vite, c’est beaucoup plus dur.

L’entraînement, c’est 2 jours par semaine avec un coach physique, et c’est plus du renforcement musculaire qu’autre chose, car c’est de ça qu’on a besoin aujourd’hui : être bien solide et avoir de la puissance pour les voiles. Si je prends l’exemple du spi, la grande voile d’avant qui mesure 400m², quand il faut la ramener, il faut tenir la cadence. Et une voile, c’est 50 à 80 kilos, avec 3 à 4 changements de voiles par jour, parfois. Donc physiquement, ouais, c’est sympa…

Et en plus, en cette année particulière, on rajoute une bulle sanitaire ?
Le protocole change assez régulièrement, mais pour le moment, ce qu’on sait, c’est que l’on sera mis à l’isolement pendant les 5 jours avant le départ. Il faudra juste veiller à pas partir malade. Au moins, en course, la distanciation sociale sera bien respectée !

Le truc qui est dur, c’est pour les sponsors, le village départ sera nettement moins vivant… Habituellement, il y a 3 millions de personnes qui viennent sur le village, donc ce sera moins drôle cette année.

Parmi les autres particularités de cette année, il y a aussi eu un heureux événement si je ne me trompe pas…
Dans la prépa, ça n’a pas aidé (rires). Plus sérieusement, c’est hyper bien tombé car le bateau était en chantier, en révision complète pour le Vendée Globe.

Donc ça m’a permis de prendre du temps pour moi. Initialement, je devais participer à la Vendée-Arctique-Les Sables d’Olonne, mais bon la naissance était prévue le 15 juillet, donc ce serait tombé en plein course. Finalement, elle est née le 9, mais c’était bien. Mentalement, je ne me voyais pas rater la naissance de mon premier enfant. Des courses, il y en aura d’autres, ça, ça n’arrive qu’une fois !

C’est bien, elle aura le temps d’apprendre à faire ses nuits pendant le Vendée Globe !
Carrément, comme ça, je suis tranquille aussi ! Pas folle, la guêpe ! (rires)

Et si l’on voit plus loin, te projettes-tu déjà après le Vendée Globe ? Tu as déjà d’autres objectifs à plus ou moins long terme ?
J’aimerais repartir dès le lendemain ! Il faudra que je retourne en mer, et il faut trouver des sous dès maintenant pour pouvoir repartir ensuite. Ca, c’est dur, d’autant que la situation sanitaire n’aide pas.

L’objectif, ce sera bien d’être prêt pour le Vendée Globe 2024, avec un bateau plus performant et pour faire une jolie performance.

Allez, pour finir, qu’est-ce que dirait le “vieux” Alan Roura à un skipper qui se lance dans son premier tour du monde ?
Ouf, bonne question ! Ce serait quelque chose du style “lâche jamais rien, fonce”… Ce n’est pas “n’écoute pas les gens“, mais on n’en est pas loin !

Si j’avais écouté les gens, je n’aurais rien fait. Aujourd’hui, je suis là où je suis, je suis très fier de mon parcours, même si je n’ai encore rien gagné. Rêver sur la cuvette des chiottes avec un Voile Magazine, ça suffit pas. Même si je n’ai pas gagné, j’ai au moins tenté ma chance !

Eh bien dans tous les cas, bon courage pour la fin de la préparation et pour la suite de l’aventure. On suivra attentivement le parcours du duo La Fabrique / Alan Roura !
Avec plaisir, à bientôt !

Voir la galerie (8 photos) :

(C) Photos Christophe Breschi – La Fabrique Sailing Team

 

 

 

Ludovic Bonnet

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