Si l’oeuvre d’Harlan Coben a le vent en poupe sur Netflix et Prime Video, France.tv mise sur un autre romancier à succès pour séduire les fans de polars. En l’occurrence le très prolifique Franck Thilliez, dont le best-seller Il était deux fois s’annonce comme l’un des événements du début d’année 2026… même si la série prend quelques libertés avec le livre originel.
Une adaptation libre et ambitieuse d’un best-seller noir
Le point de départ est aussi fascinant qu’inquiétant. En 2013, la capitaine Gabrielle Moscato enquête sur la disparition de sa fille adolescente, Julie. Un soir, épuisée, elle s’endort dans un hôtel… pour se réveiller en 2025, sans aucun souvenir des douze dernières années. Gabrielle a changé. Divorcée, amnésique, et hantée par le deuil d’une fille qu’elle pense toujours vivante, elle reprend son enquête dans un monde qui n’est plus tout à fait le sien.
La série ne suit pas exactement le roman d’origine. Dans le livre, l’histoire repose davantage sur un gendarme qui se réveille douze ans plus tard, découvrant que sa fille a disparu et que son double enquête déjà. Dans la version télé, ce personnage masculin devient Gabrielle, incarnée avec intensité par Odile Vuillemin (notamment vue dans Profilage). Ce choix d’adaptation, assumé dans les notes d’intention des réalisateurs Florian Thomas et Valentin Vincent, permet d’explorer une dimension plus intime, presque existentielle, du rapport mère-fille et de la reconstruction identitaire.
Le duo de réalisateurs revendique une approche sensorielle et émotionnelle, avec une mise en scène fluide, une photographie chaude à contre-courant des canons nordiques du genre, et une bande-son orchestrale signée Polérik Rouvière, qui doit donner à la série une texture organique inattendue pour un thriller français. L’univers visuel, inspiré de l’Art nouveau nancéien, contribue à ancrer l’intrigue dans une ambiance aussi envoûtante que déroutante.




Une intrigue qui va crescendo, mais qui prend son temps
Au-delà du pitch accrocheur, c’est le jeu sur les temporalités et la psychologie des personnages qui distingue Il était deux fois des thrillers télé classiques. Gabrielle n’est pas une simple enquêtrice : c’est une femme fracturée, confrontée à la violence de ses souvenirs effacés et de ses choix passés. La narration jongle entre 2013 et 2025, explorant une double temporalité pleine de fausses pistes, d’indices cachés et de silences lourds de sens. À mesure que l’enquête progresse, ce sont les certitudes du spectateur qui vacillent.
Autour d’elle gravitent des figures complexes : Antoine, l’ex-mari, désormais recasé avec une autre femme, et qui doute de la sincérité de son amnésie ; Paul, l’ami fidèle devenu amant dans les années oubliées, confronté à une Gabrielle qui ne se souvient de rien. Le triangle émotionnel qui se dessine injecte une dose de tension dramatique supplémentaire, loin des clichés du polar procédural.
La série excelle à distiller un suspense psychologique à la frontière du fantastique, sans jamais basculer dans l’irréalisme. Les séquences d’errance mentale, les souvenirs flous, les flashs de violence intérieure… tout cela participe à brouiller les pistes. Gabrielle est-elle victime ou bourreau ? Julie est-elle réellement morte ? Et surtout : jusqu’où est-elle allée pour connaître la vérité ?
C’est ici que la série touche à son essence : le thriller devient introspection, les scènes d’action cèdent le pas à des silences pesants, et l’obsession devient moteur narratif. Les six épisodes de 52 minutes construisent un crescendo efficace, bien que certains rebondissements puissent paraître un peu appuyés pour les puristes de Thilliez. Mais dans l’ensemble, le rythme est maîtrisé, les dialogues précis, et la direction d’acteurs, sobre mais engagée, donne corps aux dilemmes moraux des protagonistes.


Quoi qu’il en soit, France Télévisions signe ici une de ses fictions les plus audacieuses de ces dernières années. Il était deux fois s’inscrit dans une veine psychologique proche de La Promesse, Les Disparus de la Forêt Noire ou, plus récemment, Surface. Ce n’est pas un polar « à twists » comme chez Coben, mais un drame noir, lentement vénéneux, où chaque personnage porte ses fantômes.
L’écriture évite les facilités de l’enquête balisée, préférant semer des graines d’angoisse dans chaque plan. Le soin apporté à la mise en scène, aux décors et à la lumière témoigne d’un véritable effort de mise en valeur du terroir sériel français, loin des coproductions fades ou des tentatives de copier les formats anglo-saxons. A la fois fidèle à l’esprit de Thilliez et audacieuse dans sa forme, cette série est à découvrir dès maintenant sur france.tv avant une diffusion sur France 2 début janvier 2026.


