Ludovic Bonnet
Il y a 3 mois

Entretien avec Théo Curin : bien plus qu’un athlète handisport

Il aurait pu être l’une des stars de l’été 2020, mais la pandémie de coronavirus a quelque peu bouleversé la donne. A défaut de briller aux Jeux Paralympiques de Tokyo, Théo Curin a pu passer son bac, déménager à Paris, s’entraîner et développer moult autres projets. Mais qui est donc ce jeune garçon extraordinaire à plus d’un titre ?

Qui est Théo Curin ?

Né le 20 avril 2000 à Lunéville, Théo Curin est l’un des meilleurs nageurs français. Sa particularité : il n’a ni bras, ni jambes. Le jeune homme a effectivement été amputé des 4 membres à l’âge de 6 ans, à la suite d’une méningite foudroyante.

Rapidement après sa maladie, il se met à la natation. D’abord dans le cadre de sa rééducation, puis carrément en compétition. Dès 2016, il devient vice-champion d’Europe du 200m nage libre en catégorie S5.

Installé depuis peu à Paris, Théo Curin navigue entre les bassins, les shootings photo et les plateaux TV, puisqu’il participe (entre autres) au Magazine de la Santé sur France 5 et à la série TV Vestiaires sur France 2.

Malgré son agenda bien rempli, il a accepté de répondre à nos questions au moment où les JO 2020 auraient dû s’ouvrir à Tokyo (ce 23 juillet).

Des projets partout, des bassins de natation aux plateaux TV

Au-delà de la simple fiche Wikipedia du jeune homme, c’est par téléphone que j’ai pu discuter longuement avec Théo Curin. L’occasion d’aborder avec lui tous les domaines, du confinement aux Jeux Paralympiques de Paris 2024, en passant par le handicap et ses autres projets !

Masculin.com :Athlète handisport, mannequin amputé… N’aurions-nous pas tendance à te résumer par ton handicap ? N’est-ce pas agaçant d’en entendre toujours parler ?

Théo Curin : Tu sais, j’ai fait mon deuil de ma vie d’avant, ma vie de valide. Aujourd’hui, je suis handicapé, je suis quadri-amputé, c’est comme ça, c’est un fait. Alors, bien sûr, ce serait incroyable si les gens me présentaient en disant juste que je suis mannequin ou chroniqueur TV. Mais quand même, avec Biotherm, c’est la première fois qu’un quadri-amputé devient l’égérie d’une marque. C’est pas rien ! Ça montre que les choses évoluent dans le bon sens.

Revenons sur cette méningite, justement. Ce moment où ta vie bascule. A quel moment te dis-tu que la natation sera ta “bouée de sauvetage” ?

C’est arrivé assez vite pendant ma rééducation. J’ai eu le déclic dans ma tête alors que j’étais en train de nager. C’est marrant parce que j’ai vraiment cette image claire dans ma tête.

Je me suis dit que la piscine était le seul endroit qui me permettait de me déplacer normalement, comme tout le monde. Je me trouvais hyper fort, en fait. Je voyais que je pouvais me déplacer comme n’importe quel mec ou nana autour de moi…

Mais de là à en faire ton métier, ou de devenir athlète pro, il y a encore un pas, non ?

Ben, je ne suis pas vraiment professionnel. Nous, les athlètes handisport, on a parfois un statut un peu particulier.

Mais pour en revenir au début, dès que j’ai fait mes premières compétitions, je me suis rendu compte qu’il y avait quelque chose à faire. J’avais des bons résultats, je nageais vite. C’était pas facile, mais à 13 ans, j’ai pris la décision de partir de chez mes parents et d’aller m’entraîner à Vichy.

Et de là, directement, je me suis dit que mon rêve serait de faire des médailles à l’international, de participer aux Jeux olympiques. Enfin, paralympiques.

Justement, tu as participé à tes premiers jeux à Rio, où tu étais le plus jeune athlète de la délégation française. Quels souvenirs en gardes-tu ?
C’était juste incroyable. Je n’ai jamais ressenti quelque chose d’aussi fort en termes de sport, d’émotions. Aux Jeux, tout est multiplié par 1000, que ce soit l’ambiance, les infrastructures…

Quand t’es un gamin de 16 ans, que t’arrives là, c’est un peu Disneyland. Il faut être vigilant, ça peut te distraire, il faut pas oublier qu’on est là pour la performance !

Aujourd’hui, si je devais résumer mes JO à Rio, je dirais que j’y ai appris beaucoup de choses, même si je n’ai pas fait de podium (il a terminé quatrième de la finale du 200m nage libre, ndlr).

Cet été, tu aurais pu briller aux Jeux Paralympiques de Tokyo et finalement, la pandémie de coronavirus a tout remis en cause. Comment as-tu réagi à tout ça ?

Pour Tokyo, clairement, ma première réaction, c’était “ça fait chier”. C’est vrai, on fait pas mal de sacrifices pour y arriver et puis… Mais je suis quelqu’un qui relativise rapidement et facilement. C’est sûr que tu ne pouvais pas partir à l’autre bout de la planète et faire la fête alors que ça ne va pas dans le monde, qu’il y a tout ça… Donc, je me suis dit que ce report était la meilleure solution, et j’ai profité du confinement pour avancer sur d’autres projets personnels.

Du coup, ça te laisse pas mal de temps pour préparer la suite, et notamment les Jeux Paralympiques de Paris en 2024. Des Jeux en France, ça représente quoi pour toi qui fait en plus partie de la Commission des athlètes ? Et d’ailleurs, quel est ton rôle dans cette instance ?

Je pense que peu d’athlètes ont pu assister à l’organisation et participer aux jeux, être des 2 côtés en même temps. C’est super intéressant. Je vois ça comme un formidable outil pour les athlètes paralympiques, qui ne sont pas mis en avant comme les valides.

D’ici 2024, on veut faire découvrir l’univers handisport à la société, avec des pubs, des articles, des retransmissions en direct… L’objectif, c’est de créer de la ferveur, de l’engouement, de faire connaître les athlètes handisport, pour qu’on puisse faire des compèt’ dans des stades pleins, avec du public enthousiaste !

Mais d’ailleurs, pourquoi séparer Jeux Olympiques et Jeux Paralympiques ? Est-ce qu’il ne serait pas mieux de rassembler tout le monde dans un même événement ?

Tu sais, je ne suis pas sûr que ce soit la meilleure solution de faire les deux en même temps. Déjà au niveau de l’organisation et de la logistique : on aurait pour ainsi dire deux fois plus d’athlètes, deux fois plus de staffs. C’est compliqué à gérer, ça prend de la place !

Et puis, il ne faut pas oublier que ce ne sont pas les mêmes instances qui dirigent. D’un côté, on a le CIO (Comité International Olympique) et, de l’autre, le CIP (Comité international paralympique) : ce ne sont pas les mêmes personnes, pas le même logo…

D’ailleurs, c’est tout con, mais Paris 2024, ce sera la première fois qu’on a le même logo pour les deux événements, JO et Jeux Paralympiques. C’est comme ça qu’on casse les codes. C’est un petit truc, mais en fait, on fait passer un gros message. Et c’est justement à ça que peut servir la commission des athlètes.

Aussi, ce que j’aimerais, ce serait que la cérémonie de clôture des JO soit en même temps la cérémonie d’ouverture des Jeux Paralympiques. Cela permet de passer le flambeau, ce serait fort comme symbole.

Faire passer des message, un symbole : c’est aussi à ça que ça sert d’être l’égérie d’une marque comme Biotherm ?

Exactement ! J’ai utilisé le mannequinat pour lancer ce message de soutien et d’espoir. Mais pas que pour les personnes en situation de handicap, d’ailleurs.

J’ai un corps atypique, avec des membres en moins et des cicatrices en plus, voilà. Aujourd’hui, la marque Biotherm est fière que je la représente et je suis fier de poser devant l’objectif. Le handicap n’est pas mis en avant ni caché. Cela devrait être pareil pour les personnes qui se trouvent trop grosses, trop grandes, trop noires ou qui pensent qu’elles ont trop de tâches de rousseur !

En fait, il faudrait que ces particularités physiques deviennent une vraie force. Enfin, c’est comme ça que je le vois.

A côté de ça, tu fais aussi passer un message écologique au travers de l’Open Swim Stars. Tu peux nous en dire plus ?

Alors, ça, c’est un événement auquel je participe avec l’association Water Family, qui sensibilise à la préservation de l’eau et à notre santé. On est vraiment dans la m**** niveau océan, on fait n’importe quoi. Il faut vraiment qu’on se mobilise pour sauver les océans et respecter l’environnement.

Pour le coup, on s’associe avec Yannick Agnel (double-champion olympique à Londres en 2012, ndlr) et des influenceurs et Youtubeurs comme Scoot2Street, pour la bonne cause. L’Open Swim Stars, c’est un concept de nage en eau libre ouvert à tous, professionnels ou pas, handicapés et valides. On voit rarement des gens nager en plein Paris ou Lyon, c’est donc l’occasion de faire une compétition sympa et de faire passer un message important.

Et sinon, ce confinement, ça s’est bien passé ?

Ecoute, oui ! Au début, j’ai cru que j’allais péter un câble, du coup, je me suis entraîné dans mon garage tous les jours. C’était important de conserver de la rigueur, je faisais une heure de préparation physique quotidienne.

Et puis, comme je disais, j’en ai profité pour avancer sur des projets persos, brainstormer avec mon agent. C’est comme ça que j’ai pu préparer mon déménagement pour Paris et commencer mon nouveau projet de vie !

Ah oui, et j’ai eu mon bac aussi cette année !

Félicitations alors ! Et justement pour finir, avant 2024, quels sont tes prochains projets ?

Je veux progresser dans l’acting, le cinéma, la TV. A la rentrée, je devrais être aussi plus présent au Magazine de la Santé, en tant que chroniqueur, sur France 5. En fait, je veux aussi sortir des bassins : je n’ai pas envie de me sentir frustré parce que je ne fais que nager. Je pense que j’aurai de meilleurs résultats si je fais autre chose à côté !

Merci, c’est tout ce qu’on peut te souhaiter !

Merci à toi pour ton temps !

© Photos Nicolas Goetz et CURRENTS – Elliot Fournié & Paul PerraultBiotherm

Ludovic Bonnet

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